Vive l’écrit, « jardin imparfait »

  L’épistolaire, de Jean-Claude Carrière, dans Le Point, N° 1000, 16 novembre 1991

Lettres d’amour    

amour des lettres

Je connais un couple d’amants. S’ils ne vivent pas ensemble, ils se voient presque chaque jour, ils sortent et rentrent ensemble, ils se parlent, ils se promènent. Et pourtant, presque chaque jour, ils s’écrivent.

Que se disent-ils dans ces lettres? Je ne sais pas. Je ne peux même pas l’imaginer. Peut-être s’envoient-ils des dessins, des photographies. Peut-être aussi écrivent-ils des mots, des phrases. Pour se dire quoi? C’est un secret. Ils s’écrivent ce qui précisément ne peut pas se dire, et c’est le propre du secret. La lettre reçue, l’écriture reconnue, l’enveloppe déchirée, et soudain entre les doigts une feuille que l’autre a pliée, et que celui qui la reçoit déplie. Gestes d’amour, avec, au-delà même du sens, du message, la simple valeur de ce témoignage, de cet objet. L’autre l’a touché, je le touche aussi. L’autre l’a écrit, et moi je le lis. Présence. Les Romains s’écrivaient au passé, ils mettaient leurs lettres au temps de celui qui les recevait: « Quand je t’écrivais, il faisait beau, j’entendais la mer… » Politesse suprême : le temps est le vôtre. Seul compte ce moment – forcément postérieur – où tu me reçois, où tu me lis, où je n’existe plus, qui sait?

Ce moment où tu reconnais mon écriture, qui n’est semblable à aucune autre. Ma façon d’écrire, je ne dis pas mon style, je dis ma façon de former des lettres, de les ajuster pour faire des mots, est unique – comme la tienne. Cette lettre que tu m’envoies est par conséquent rarissime, une chose privilégiée, particulière, dans l’immense avalanche d’objets qui accompagne tous les siècles.

Peut-être, en notre temps d’uniformité, de fax, de traitements de texte (bons ou mauvais, les traitements?), cette particularité prend-elle encore plus de prix. Peut-être est-ce a contrario que tant de jeunes gens, comme des fous, collectionnent les autographes, pour garder une marque, si rapide soit-elle, alors que rien ne se remarque plus.

On pourrait dire aussi, et on le dira, que l’écriture forme l’esprit, qu’elle est un exercice exceptionnel, irremplaçable, que les phrases sont plus sensibles quand on les écrit à la main, que les auteurs américains, nécessairement mécanisés, commencent à se méfier des ordinateurs, car toute phrase qu’ils « écrivent » leur apparaît aussitôt pleine de prestige et vénérable, et dans ce cas tout est parfait, on ne se corrige plus, tout œil critique disparaît, puisque déjà ce que nous écrivons paraît digne d’une imprimante.

Je dis simplement que mon stylo s’appesantit quand ma phrase devient trop longue, que mes lettres se dessinent mal quand ce que je dis est confus, que j’aime le langage des ratures, et même des taches, j’aime ce « jardin imparfait », dont parlait Montaigne.

Je crois que nous avons sur les cerveaux artificiels la supériorité de pouvoir nous tromper. Et peut-être cette imperfection, ce tremblement deviné de la main donnent-ils encore plus de charmes aux lettres quotidiennes que s’envoient les amants.

Modernité et Cynisme

Diogène et le tyran, de Henri Montant, 1995

Un des premiers SDF de l’histoire était grec et s’appelait Diogène. Il vivait dans un tonneau. Le tonneau de Diogène est le tonneau le plus célèbre de la métaphysique vinicole.

Un jour, par un beau soleil de juillet, un tyran s’approche de Diogène. L’histoire n’a pas reçu son nom, c’est bien fait. Le tyran, chez les Grecs, c’était un genre de technocrate mal luné et fortement armé, qui faisait la pluie et le beau temps. Surtout la pluie. Là, il venait demander à Diogène le secret de son bonheur, car Diogène passait pour un modèle de sagesse à la grecque :  une ou deux olives par jour, un verre de raisiné et basta!

Voici donc notre tyran qui se plante devant Diogène et commence son baratin : « Alors, mon brave, heureux de son logement social? » Et Diogène de répondre sobrement : « Ôte-toi de mon soleil! » Voilà qui est causé! Depuis plus de vingt siècles, les tyrans font de l’ombre aux philosophes. Mais tous les SDF ne sont pas Diogène.

Le mot important, dans SDF, c’est F comme Fixe. L’homme a besoin de fixité, de permanence, d’un endroit où rester sans bouger plus de 24h, avec du feu dans la cheminée. Diogène ne faisait pas de feu dans son tonneau. Les hivers sont doux en Grèce.

Le SDF fait partie, aujourd’hui, du mobilier urbain. Pour un peu, Saint-Gobain pourrait sponsoriser les cartons et Decaux étudier ces supports en publicité en voie de normalisation. Le SDF, tel l’hirondelle du faubourg, apparaît surtout l’hiver, aux portes des Restaurants du Coeur. Le vaste et généreux public hésite entre compassion et soulagement. Il donne surtout en se disant : « Ce pourrait être moi un jour! » Chacun connaît l’existence d’un cadre fortuné tombé dans la débine et qui finit par squatter sa bagnole dans une rue déserte.

Car le SDF se reproduit très bien. On le compte par centaines de milliers. Les tyrans d’aujourd’hui ne font plus d’ombre aux SDF. Ils se contentent de leur couper la lumière. Ils envoient leurs huissiers pour vider les lieux et construisent des bureaux que personne n’habitera, car les affaires vont mal.

Oui, le tyran moderne n’est plus qu’un esprit curieux qui veut apprendre, de Diogène, le secret du bonheur. Il est une société anonyme qui touche des commissions sur des marchés publics et empoche des pots-de-vin occultes. Finalement, ce qui n’a pas changé, c’est le tonneau et l’ombre.